Janik Bastien-Charlebois : la prof qui monte

Par  |  Aucun commentaire

Janik Bastien-Charlebois Chercheuse UQAM Recherche Homophobie

Née au beau milieu des années 1970, Janik Bastien-Charlebois a dû faire face à la « différence » et à une certaine forme de violence. Venue au monde « avec un corps considéré comme sexuellement ambigu, la pression sociale [l’]a amenée, à 17 ans, à passer par le processus d’intersexuation, une machine à normaliser le corps ». Habituellement, ce processus impose cette chirurgie dès l’enfance, « contre le consentement des principaux intéressés, le tout sous le prétexte d’une urgence psychologique, celle des parents ».

Selon la chercheuse, un tel sentiment d’urgence apparaît souvent suite aux pressions du corps médical et aux incertitudes autour d’une possible prévalence sexuelle chez le bébé. Ils se baseraient alors sur l’idée que l’enfant détient un sexe véritable et qu’ils peuvent l’identifier. Dans ses travaux de recherche à venir, Janik Bastien-Charlebois veut « questionner l’oppression que ceci exerce sur les personnes dont les sexes sont considérés comme étant inadéquats ». Ce tabou sociétal et l’invisibilité qui en découlent sont ainsi devenus deux de ses chevaux de bataille.

La lutte contre l’homophobie en constitue un autre. Arrivée au GRIS-Montréal (Groupe de Recherche et d’Intervention Sociale) en 1998, la jeune femme se propose pour occuper le poste de coordonnatrice de la recherche. « J’ai été élue grâce à un vote par acclamation. J’avais alors très peu d’expérience, j’étais en train de terminer ma maitrise, bref dans ma petite bulle. J’avais juste ma passion pour m’animer ». Elle occupe son poste jusqu’en 2003, quand son doctorat devient la priorité, tout en restant dans le même domaine.

Une journaliste se lève…

Son sujet de doctorat (sorti depuis en livre*) se présente pourtant un peu « de façon fortuite », en assistant à la conférence du professeur Michel Dorais et de Simon Louis Lajeunesse sur l’étude Mort ou fif. Une journaliste se lève, visiblement irritée, pendant la période des questions/réponses : « Il faut se rendre à l’évidence, tout ça fait partie du développement identitaire des garçons ».

L’idée « d’étudier les perceptions que les garçons ont des gais en prenant pour point de départ leurs propres mots, leurs propres associations d’idées et leurs propres expériences » prend forme dans l’esprit de la chercheuse. Janik Bastien-Charlebois veut surtout remettre en question la tendance à naturaliser les comportements homophobes, en creusant pour savoir si ceux-ci prennent leur source dans leur nature profonde ou dans une socialisation.

Pour celle qui est aujourd’hui professeure au département de sociologie de l’UQÀM, associée à la nouvelle Chaire de recherche sur l’homophobie (dirigée par Line Chamberland), le lien entre sexisme et homophobie est évident. À travers les insultes homophobes, les garçons tendraient à dissocier les gais de la catégorie « homme », en les relayant à celle des « femmes », notamment en raison de comportements jugés plus « féminins ».

Janik Bastien-Charlebois

Pas de Quatrième dimension

« Si on leur demande de ne plus les utiliser, c’est comme si on leur disait qu’on allait leur arracher les dents, raconte l’universitaire. Ils soutiennent qu’il s’agit seulement d’expressions, mais en creusant il devient clair que, pour eux, les « tapettes » et les « fifs » ne représentent pas le symbole de la masculinité. En touchant au sexisme qui se situe en dessous, on parvient à toucher tout le monde ».

Selon Janik Bastien-Charlebois, les remarques ou les comportements homophobes sont fréquents à l’extérieur des murs de l’école, tant dans les équipes sportives ou chez un oncle ou une tante. « L’école n’est pas une Quatrième dimension. Oui, c’est un petit univers, mais pas totalement détaché de l’univers social global. Les groupes à l’école qui se font écœurer sont des groupes sociaux qui se font écœurer également dans la société. Ça démontre une continuité ».

Ses recherches, comme celles de ses consœurs et confrères nécessitent de l’argent… mais pas à n’importe quel prix. Questionnée au sujet du financement privé des universités publiques, notamment soulevé suite à la pétition déposée par 70 professeurs de l’Université Laval à Québec, la professeure en recherche et animation culturelle persiste et signe, en se disant contre l’immixtion du privé dans le financement des universités publiques.

Cette « vision entrepreneuriale des universités est à proscrire, notamment pour la survie des domaines qui n’ont pas la « cote » en bourse (les domaines pharmaceutique, économique, etc.) », déclare-t-elle, en arborant fièrement le « carré rouge » cher aux étudiants grévistes.

Article paru dans le numéro 117-118 d’Entre Elles.

La virilité en jeu. Perception de l’homosexualité masculine par les garçons adolescents (Éditions Septentrion).

Crédit photos : Gabrielle Sykes.