Comme me disait mon fruitier

Par  |  Aucun commentaire

On a beaucoup parlé de racisme systémique au Québec dans la foulée du débat sur les accommodements déraisonnables qui avaient entraîné la mise en place de la commission Bouchard-Taylor. Pour plusieurs, c’était l’occasion de redresser les torts face aux personnes ‘racisées’, victimes d’un racisme insidieux et institutionnalisé par plusieurs pratiques conscientes ou inconscientes. On soumettait en preuve le taux de chômage plus élevé chez les immigrants ou minorités visibles, le profilage racial, etc.  La démarche était appuyée par Québec Solidaire et accueillie favorablement par le Parti libéral au pouvoir jusqu’à ce que la démarche confiée à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) dérape. Chez ceux qui s’opposaient à cette démarche, notamment du côté du Parti Québécois et de la CAQ, on craignait que ce débat ne soit instrumentalisé pour faire le procès des Québécois dans une nation qui est plutôt connue pour être très accueillante et tolérante, et on demandait au gouvernement de prendre action pour s’assurer de l’intégration économique des immigrants.

Mon malaise dans ce débat venait de la vision tronquée du racisme systémique que l’approche des protagonistes qui demandaient une commission parlementaire, propose. On a largement plagié dans ces milieux une analyse américaine pour l’appliquer mécaniquement au Québec et au Canada. Or, les États-Unis et le Canada ont appliqué historiquement des politiques racistes qui ont une origine commune, le racisme britannique ou WASP, mais ces politiques se sont articulées de façon passablement différente.

Le racisme aux États-Unis

Aux États-Unis, nation née de l’union libre et consentie de colonies anglaises aux origines diverses, le racisme s’est principalement exercé contre les Premières Nations contre lesquelles des politiques d’expulsion et d’extermination ont été appliquées jusqu’au confinement dans des réserves, mais aussi et très largement contre les Africains amenés comme esclaves dans les colonies du sud principalement. C’est d’ailleurs autour de cette question que les États membres des États-Unis se sont déchirés durant la guerre civile. Malgré l’abolition de l’esclavage, un racisme affiché et institutionnalisé est demeuré jusque dans les années 1960 où s’est amorcé un processus de déségrégation raciale. Le racisme WASP s’y est aussi exercé contre les blancs d’autres origines et non-protestants. Les franco-américains émigrés du Québec vers la Nouvelle-Angleterre l’ont appris à leur dépens comme leurs cousins cajuns, soumis qu’ils furent aux politiques d’assimilation agressives. Tout comme les Irlandais et tant d’autres immigrants de toutes origines. Est-il nécessaire de rappeler que c’est le premier président catholique, John F. Kennedy, qui s’est le premier attaqué à la déségrégation et on connait le sort qu’il a subi.

Le racisme britannique qui a structuré le Canada

Au Canada, la naissance des États-Unis après la victoire de la Grande-Bretagne sur la France pour le contrôle colonial de l’Amérique du Nord, a posé de nouveaux défis à la colonisation britannique. Elle ne conservait en Amérique du Nord que des colonies où les populations étaient principalement blanches mais non britanniques, ou autochtones. Pour éviter de perdre ces colonies, il lui fallait accélérer la colonisation par de loyaux sujets britanniques quitte à expulser les premiers occupants ou les contraindre à l’assimilation. Le processus de remplacement de populations avait commencé avant la Révolution américaine dans les colonies du golfe du Saint-Laurent avec la déportation des Acadiens, la soumission des Micmacs alliés des Français et l’extermination des Béothuks à Terre-Neuve. Mais devant les velléités d’indépendance dans les colonies anglaises au Sud, le colonialisme britannique dut lâcher du lest dans la ‘province de Québec’ pour éviter que ses nouveaux sujets canadiens ne se joignent à l’indépendance américaine.  Après l’arrivée des Loyalistes venus des nouveaux États-Unis, la Grande-Bretagne put reprendre le processus de colonisation britannique d’abord en divisant la province de Québec pour faire du Haut-Canada, l’Ontario actuel, une colonie résolument britannique. Après la répression des mouvements patriotes qui visaient à faire du Bas-Canada (le Québec actuel) un État autonome ou indépendant, le tristement célèbre rapport Durham allait proposer de faire disparaitre la ‘nation canadienne’ en accélérant le processus d’assimilation et en soumettant la seule colonie majoritairement non-britannique à une majorité britannique artificielle en réunifiant le Haut et le Bas-Canada. Ce plan, véritable acte fondateur de l’unité canadienne, y est énoncé pour la première fois dans un discours ouvertement raciste arguant la ‘supériorité’ de la ‘race britannique’. Mais cette majorité factice, puis fragile, força de nouveau le colonisateur à des concessions dans ses visées assimilatrices. Ce plan, jamais renié, de faire du Canada une nation résolument britannique se poursuivit avec la Confédération où, en recréant une province de Québec majoritairement francophone, mais bilingue et avec des pouvoirs très limités, on s’assura de nier tous droits aux francophones des autres provinces. Et l’expansion du Canada se poursuivit en écrasant les Premières Nations et communautés métisses largement francophones de l’Ouest, réalisant le plan d’une nation à majorité britannique par une immigration massive et accompagnée hors Québec de politiques assimilatrices féroces que ce soit par la négation par les mouvements orangistes et suprémacistes WASP des droits des francophones et autres langues ou par le confinement en réserve des Premières Nations et l’assimilation de leurs enfants dans les pensionnats. Ce racisme s’exerça bien sûr aussi aux immigrants de diverses origines et par l’application dans certains cas de politiques ségrégationnistes contre les Afro-Canadiens.

Les mouvements pour les droits civiques et de libération nationale chez les ‘nègres blancs d’Amérique’

À la faveur du mouvement des droits civiques au Sud et des mouvements de libération nationale et de décolonisation dans le monde, la montée d’un nouveau mouvement indépendantiste au Québec força le Canada à de nouvelles concessions. Pour le freiner, le Canada se déclara bilingue et multiculturel tout en poursuivant la négation de l’existence d’autres nations sur son territoire que la nouvelle ‘nation canadienne’ et de leur droit à l’autodétermination. Au Québec, la Révolution tranquille et le mouvement indépendantiste secouèrent le vieil ordre social hérité du colonialisme où la minorité anglophone dominait la société, accaparant les meilleurs emplois dans la plupart des entreprises en y imposant sa langue comme langue de travail et en reléguant les francophones aux postes subalternes. C’était l’époque du célèbre Nègres blancs d’Amérique où les Québécois se mirent à rejeter le statut de colonisés dans leur propre pays. Le développement de l’État du Québec permit souvent pour la première fois à des francophones d’accéder à des postes de commande dans de nouvelles sociétés d’État comme Hydro-Québec ou la Caisse de dépôt.

C’est à cette époque où, enfant, je pris pour la première fois conscience du racisme qui existait chez nous. Dans le mépris qu’avait pour les ‘French Pea Soups’ mes voisins anglophones qui tout en vivant dans un quartier francophone d’une ville francophone d’une province francophone, ne voulaient pas apprendre le français, confortablement installés avec leurs pères contremaîtres aux shops Angus. Malgré leurs origines immigrantes, aujourd’hui certains diraient de personnes ‘racisées’, ils partageaient par leur anglicisation la même morgue à l’égard des Québécois que l’élite anglo-protestante de Montréal.

Les mesures prises par la Révolution tranquille pour permettre aux Québécois d’être ‘maîtres chez nous’, puis par l’affirmation progressive du français comme langue commune, comme langue de travail, même contrecarrées par les initiatives fédérales, ont permis d’améliorer la situation des francophones, mais peut-on prétendre que ce racisme larvé et séculaire a disparu? Qu’il n’en résulte toujours pas un racisme systémique qui soit un vestige des privilèges du colonisateur britannique?

Nos pourfendeurs du racisme systémique, eux, limitent la prise en compte de ce problème à ses manifestations similaires à la situation américaine. C’est un peu comme si on nous disait que le racisme blanc aux États-Unis, c’est exactement la même chose que l’apartheid en Afrique du Sud.

En parlant avec mon fruitier tunisien

C’est en parlant avec mon fruitier d’origine tunisienne que celui-ci m’a rappelé comment ces privilèges toujours bien présents pesaient sur le dos des immigrants, de ces immigrants que prétendent défendre les protagonistes d’une commission sur le racisme systémique. Après qu’il m’ait demandé comment répondre en anglais à une cliente de sa fruiterie dans le Village, la discussion s’est engagée sur l’attitude toujours méprisante de clients anglophones ou anglicisés qui lui exigeaient d’être servis en anglais. Il me rappela comment il était difficile pour un immigrant, francophone de langue seconde comme lui, bilingue arabe-français, de travailler à Montréal où, pour un Yes ou un No, on vous demande de parler anglais pour pouvoir travailler, situation frustrante quand on leur a vendu que le Québec leur permettrait de travailler en français. Cette situation force les immigrants à devoir être trilingues pour accéder décemment au marché du travail et ce, très largement pour servir une petite minorité de clients unilingues anglophones.

Curieusement, on n’entend jamais parler de cette réalité chez nos pourfendeurs du racisme systémique.  Et pourtant elle est documentée par notre propre gouvernement, les chiffres démontrant qu’il est toujours plus payant pour un immigrant de parler anglais que de parler français. Certains vont même nous dire que la preuve qu’il n’y a plus de racisme systémique à cet égard, c’est qu’aujourd’hui les francophones bilingues gagnent autant que les anglophones bilingues au Québec. Arrêt sur l’image : est-ce une situation normale dans un État dont la langue de travail est le français? Et si on comparait avec la situation ailleurs au Canada? Les travailleurs anglophones doivent-ils y être bilingues pour accéder à un même statut socio-économique que les travailleurs francophones qui y sont presque tous bilingues? Au nombre de ministres unilingues anglophones à Ottawa, de PDG unilingues à Toronto, a-t-on besoin de grandes démonstrations?

Une ‘majorité oppressive’?

 

 

 

 

 

On réalise toute la supercherie qui résulte de cette omission du racisme historique qui a façonné le Canada moderne en lisant un des hérauts du ‘racisme systémique’, Haroun Bouazzi, qui est toujours prompt à expliquer le chômage des immigrants maghrébins par ‘l’islamophobie’ et qui vient d’annoncer son intention de briguer l’investiture de Québec solidaire dans Maurice-Richard. Tout en reconnaissant que la ‘minorité francophone’ est opprimée au Canada, par un tour de prestidigitateur celle-ci devient selon lui une ‘majorité oppressive’ au Québec. Bien sûr, dans la hiérarchisation ethnique inhérente au racisme, les blancs francophones ne sont pas au bas de la pyramide. Mais comment prétendre que la nation québécoise qui peine à imposer sa langue, la seule langue au Québec comprise par la très vaste majorité de la population comme langue de travail, comme langue commune, soit une majorité oppressive? Ce militant contre la laïcité, lui aussi d’origine tunisienne, souvent présenté comme un porte-parole de la ‘communauté musulmane’, n’a visiblement pas la même lecture de la réalité que son compatriote fruitier. Et il est assez détonnant d’entendre celui qui veut briguer les suffrages pour un parti qui se veut indépendantiste, taire le racisme enduré par les Québécois pendant deux siècles et faire comme s’il n’en subsistait rien et que c’était au contraire maintenant la ‘majorité francophone’ qui était devenue oppressive. Prétendre que la ‘majorité francophone’ serait oppressive et profiterait au premier titre du racisme systémique est d’autant plus ridicule à Montréal car s’il y a une région du Québec où cette majorité est très sous-représentée parmi les grands décideurs économiques, c’est bien à Montréal. Suffit de faire le tour des quartiers et villes de banlieue cossues de la métropole pour s’en convaincre. Comment cette majorité pourrait-elle être responsable du sous-emploi des immigrants et minorités visibles qui se concentrent à 90% dans cette région quand le contrôle de son économie lui échappe largement, héritage de la domination coloniale, de l’époque où Montréal était métropole du Canada et où l’élite anglo-protestante y régnait en rois et maîtres? Ne serait-il pas temps que nos braillards du ‘racisme systémique’ s’ouvrent les yeux sur cette réalité que bien des Québécois connaissent depuis des lunes, que ceux qui les décrivent comme une ‘majorité oppressive’, ce sont bien souvent des immigrants, de pauvres ‘personnes racisées’ qu’ils décrivent comme des victimes, qui voient les lois linguistiques du Québec comme un obstacle à leur ascension sociale par anglicisation qui nous est si familière et dont on voit les traces partout à Montréal?

Devant une telle omission d’une réalité qui crève les yeux, de ces privilèges hérités du colonialisme britannique et de sa logique raciste que René Lévesque qualifiait à juste titre de rhodésiens et qui discriminent chez nous autant les travailleurs francophones que les immigrants connaissant le français, on comprend aisément le malaise que crée chez nous une commission sur le racisme systémique qui voudrait faire abstraction de son articulation bien particulière au Québec et au Canada.