Attentat terroriste de Québec VOIR LES ÉLÉPHANTS DANS LA PIÈCE

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L’attentat terroriste et raciste de Québec nous ramène au visage l’expression d’un des racismes les plus exécrables que l’humanité ait connus, le suprémacisme blanc. On ne connait pas avec certitude les motivations du tueur, l’enquête pourrait encore nous réserver des surprises. Mais peu à peu son portrait  se trace. Anti-immigrants, antiféministe, pro-armes, pro-Israël, militariste, d’extrême-droite. Quand je suis allé voir sa page Facebook à l’annonce de son identité, j’ai  été frappé par le fait que la page était presque exclusivement en anglais, ce qui tranchait avec les supputations qui l’associaient aux ‘identitaires’ et ultra-nationalistes québécois, surtout dans une ville comme Québec qui est à plus de 95% francophone.

Un premier éléphant dans la pièce

Alors que le portrait se trace, je suis fasciné de voir comment les médias sont souvent incapables de voir l’éléphant dans la pièce. Quand on passe à la ‘boussole électorale’ les positions d’Alexandre Bissonnette, on obtient le portrait du supporter le plus à droite du Parti Conservateur qui domine dans la région de Québec depuis 2006. Un parti qui a historiquement été porteur des valeurs du racisme WASP, de l’orangisme avant de les atténuer pour s’accommoder au nouveau dogme qu’est le multiculturalisme canadien. Mais on persiste à pointer uniquement du doigt les prises de position du PQ, de la CAQ, le débat sur la charte pour expliquer la montée d’un climat d’intolérance qui a amené le tueur à poser ce geste irréparable.
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On semble avoir oublié qu’avant même le débat sur les accommodements raisonnables au Québec, la droite la plus décomplexée  a pris le pouvoir à Ottawa en capitalisant dès le début contre le mariage gai et le registre des armes à feu. Cette droite était militariste, pro-Israël, antiféministe, climato-sceptique. Elle a restreint l’accueil des réfugiés. Malgré son parti-pris en faveur de la liberté de religion, qu’elle était prête à placer au-dessus des autres libertés même en matière de propagande haineuse, elle a manipulé la lutte contre le terrorisme et s’est présenté comme anti-islamiste. Elle était sensiblement sur la même longueur d’ondes que la droite républicaine qui est maintenant au pouvoir à Washington dont le tueur était, semble-t-il, aussi un admirateur. Et elle a trouvé un écho très favorable dans les radios-poubelle qui pullulent à Québec, le doyen de ses animateurs, André Arthur, s’étant fait réélire à la Chambre des Communes avec l’appui tacite de ce parti. Cette droite est toujours bien vivante à Québec.

Ce conservatisme est une tendance lourde de l’histoire canadienne. Il est héritier des courants conservateurs et suprémacistes qui ont notamment nié les droits des francophones, réprimé les Métis, mis les Premières Nations dans des réserves.  Le peuple québécois en sait quelque chose et c’est précisément la raison pour laquelle ce parti est longtemps demeuré impopulaire au Québec.

Ces dernières années, il a largement fusionné avec la xénophobie qui résulte de la condamnation à mort qu’il avait lui-même lancé contre le peuple québécois, cette nation que l’immigration devait submerger pour finalement la faire disparaitre au profit de ‘la race supérieure britannique’ comme disait Lord Durham. Il se confond aujourd’hui largement dans une alliance apparemment contre-nature  avec les courants les plus conservateurs du nationalisme québécois.

L’autre éléphant dans la pièce

Depuis les années 1970, il a dû s’adapter au multiculturalisme canadien, le nouveau dogme libéral qui prétendait déconstruire le racisme WASP qui a présidé depuis le rapport Durham à la construction du Canada. En prétendant déconstruire le racisme WASP, le multiculturalisme canadien a créé de nouveaux dogmes. En célébrant la diversité religieuse comme la diversité ethnoculturelle (mais jamais la diversité sexuelle), le multiculturalisme a placé la religion au niveau des caractéristiques quasi-incritiquables de la personne. Il  a pavé la voie à la notion juridique des ‘accommodements raisonnables’ et favorisé le repli communautaire. Il a ouvert la voie à un apartheid léger basé sur le relativisme culturel. C’est ainsi qu’on a vu apparaître ou réapparaître des pratiques d’un autre temps avec lesquelles nos services publics ne savent bien souvent pas comment composer : refus d’être servi par une femme, mariages arrangés, crimes d’honneur, etc. La réponse des tribunaux donnant souvent préséance à la liberté de religion au nom du multiculturalisme a créé la crise des accommodements dans laquelle notre société au Québec se débat depuis plus d’une dizaine d’années. Les tentatives maladroites d’y répondre avec  la charte des valeurs québécoises du Parti Québécois ou  les projets de loi des Libéraux sur le discours haineux et la neutralité religieuse de l’État ont amplifié le débat. Les concessions les unes après les autres de la mouvance libérale devant les revendications des fondamentalistes religieux présentés souvent de façon ridicule comme des combattants pour les droits de la personne, sont venues compléter le portrait. Dans le contexte mondial de la montée de l’islamisme radical et du terrorisme djihadiste, ceci a contribué à attiser les craintes et la haine envers les musulmans.

Aujourd’hui,  on essaie dans les médias de faire porter la seule responsabilité de ce climat délétère aux partisans de la laïcité de l’État, au débat ‘identitaire’ au Québec. C’est comme si le multiculturalisme, idéologie officielle de l’État canadien, qui ferme les yeux sur les discriminations dont sont porteuses la plupart des religions au nom de la célébration de la diversité religieuse, qui ne voit que des ‘religions d’amour et de paix’ malgré l’évidence que les religions peuvent aussi être porteuses de haine et de discrimination, ce multiculturalisme dans le déni, n’avait pas créé largement ce problème et était la solution. C’est l’autre éléphant dans la pièce.

Comment vivre ensemble?

Le vivre-ensemble ne peut reposer sur une géométrie variable des droits. Il ne peut reposer sur des projets de loi comme on voit aux É-U visant à placer les religions au-dessus des protections contre la discrimination. Les fondamentalismes religieux sont porteurs de discrimination et bien souvent de haine comme nous le rappelait Orlando l’an dernier. Si les religions ne peuvent être porteuses de haine, pourquoi, diable, Conservateurs et Libéraux se sont entendus pour exclure les textes et points de vue religieux de l’application du Code criminel en matière de propagande haineuse quand on a ajouté en 2005 l’orientation sexuelle dans la définition des groupes identifiables visés par la propagande haineuse? Se fermer les yeux là-dessus, c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Le refus de ce simple constat au nom du refus des ‘amalgames’, des amalgames que la mouvance libérale n’hésite pas à faire contre ceux et celles qui contestent son dogme en les accusant de racisme, n’a réussi jusqu’à présent qu’à amener de l’eau au moulin de la droite conservatrice comme l’élection de Donald Trump aux É-U vient de nous rappeler. Prétendre qu’on peut éradiquer la haine et le terrorisme seulement en luttant contre ‘la radicalisation’, c’est comme prétendre éradiquer la mauvaise herbe en passant la tondeuse.

Le vivre-ensemble  doit reposer sur une reconnaissance pleine et entière de la diversité. Si on avait inclus dès le début la diversité sexuelle parmi les éléments de diversité de la population canadienne, on aurait probablement aujourd’hui une vision un peu plus équilibrée. Cela aurait obligé de se pencher sur la conciliation de cette reconnaissance avec la reconnaissance de la diversité religieuse. Mais parce qu’on a volontairement privilégié la diversité religieuse, on a ignoré la diversité sexuelle et on s’est ménagé la difficile tâche de la concilier avec la liberté de religion. Ceci aurait probablement obligé de questionner les religions qui se refusent à reconnaître la diversité sexuelle et l’égalité des hommes et des femmes et de leur demander comment elles comptaient s’en accommoder.

Une reconnaissance pleine et entière aussi des droits et devoirs de chacun, de chacune sans discrimination, impose également que les ‘accommodements’ ne soient pas à sens unique. Il est aussi temps que le discours religieux s’interroge et s’adapte aux droits reconnus et aux progrès démocratiques. Le temps où les religions pouvaient ne faire qu’un avec l’État, imposer leurs dogmes et la censure, promouvoir l’inégalité en droits des femmes et des personnes LGBT, refuser la liberté de conscience, appeler à la haine des infidèles, jouir de privilèges, doit aussi appartenir au passé. Les idéologies religieuses doivent être tout aussi critiquables que les idéologies politiques. C’est la liberté de conscience et la liberté de pensée qui l’exigent. Surtout si les institutions religieuses doivent continuer à bénéficier d’exemptions fiscales.

À court terme, espérons que cet attentat  nous fera réfléchir sérieusement sur le vivre-ensemble. Le peuple québécois est attaché à la paix. Il rejette dans sa vaste majorité cette violence injustifiable contre des personnes innocentes, seulement ‘coupables ‘ de ne pas appartenir à l’ethnie ou à la religion majoritaire. Le combat légitime pour la laïcité, garantie solide de la liberté de conscience et de religion, ne peut dériver dans la haine des croyantes ou croyants de quelque religion que ce soit. La critique légitime des religions doit savoir distinguer entre les dogmes immuables et les êtres humains qui y adhèrent et qui peuvent s’en distancer. Le peuple québécois sait très bien faire cette différence, lui qui a su prendre ses distances des positions rigides des anciennes religions d’État chrétiennes.

Que cet attentat nous rappelle aussi que cette nation a des origines diverses, diverses par l’origine ethnique, par la langue, par la religion, par la culture, qu’elle est le fruit d’un métissage et que ce qui a permis de réussir ce métissage c’est notre volonté commune de vivre ensemble dans la paix et la liberté.

 

 

1 Comment

  1. Denise Groulx

    2 février 2017 at 10h03

    Bravo.